Présentation
D’abord peintre abstrait, Jean Rustin crée depuis 1971 une impressionnante galerie de portraits de ses frères humains croqués dans l’isolement de chambres désolées, où se déroulent parfois des scènes d’une misère sexuelle pitoyable. Il convoque, dans un apparent dépouillement, toute la puissance du regard intérieur, concrétisant sur la toile tout l’abîme du miroir où nous prenons la dimension de l’être dans sa dissolution.
Jean Rustin en quelques dates
Né en 1928, Jean Rustin expose à partir de 1959. En 1971, son travail de peintre abstrait est consacré par une grande exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, mais cette exposition provoque une profonde remise en cause de l’artiste qui abandonne l’art abstrait pour la figuration. Exposé en Europe, mais aussi aux Etats-Unis et en Amérique du Sud, Jean Rustin est connu dans le monde entier et ses œuvres figurent dans les grandes collections publiques. Créée en 1993 à Anvers, en Belgique, la Fondation Rustin s’est installée à Paris en 2007 (I, impasse Berthaud - 75003 Paris).
Biographie
Expositions personnelles
. de 1959 à 1969 : Galerie La Roue, Paris
. de 1980 à 1986 : Galerie Isy Brachot, Paris
. de 1986 à 1993 : Galerie Marnix Neerman, Bruges, Belgique
. depuis 1993 : Fondation Rustin, Anvers, Belgique
.1971 : ARC, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Catalogue
.1982 : Maison des Arts André Malraux, Créteil, Paris, Catalogue
.1994 : Städlische Galerie und Ludwig Institut, Schlosz Oberhausen, Allemagne
MAC, Sâo Paulo, Brésil
Markiezenhof, Bergen op Zoom, Pays-Bas, Catalogue
.1996 The Delfino Studio Trust, Londres
Museu de Arte Contemporaneo da Universidade de Sâo Paulo
. 1997 Museo de Arte Contemporaneo de la Universidade de Chile, Santiago
. 2000 Fondation Veranneman (Bruxelles) et Musée Frissiras (Athènes)
. 2001 Halle Saint-Pierre et Galerie Marie Vitoux
. 2001 Musée Halle Saint Pierre, Paris
. 2003 - 2004 Musée Frisia, Spanbroek, Pays-Bas
. 2004 Hôtel de Ville de Paris
. 2004 Hôtel de Ville de Bagnolet
. 2004 - 2005 Musée Frissiras, Athènes
Libre propos
À corps perdu
Il me semble que personne ne devrait s'étonner, qu'un peintre puisse passer directement et sans trop de problème, de la non-figuration à des images de corps nus très figuratives, à des études de corps nus, à l'utilisation du corps nus, sans passer par la représentation d'autres images du réel. C'est qu'en effet, les hommes et les femmes nus ne se rencontrent pratiquement jamais dans la vie habituelle – sauf en quelques situations remarquables liées à l'amour, à la maladie, à la solitude, à la folie, à la mort – et cette énumération suffit à donner toute sa force au concept de corps nu.
L’image que chacun de nous a du corps nu – le sien ou celui de l'autre – est une image intime, variable, malléable, une création de l'esprit et du désir, un concept presque abstrait, (tellement il est chargé d'affectivité) propre à chacun de nous.
Bien sûr, chacun choisit – ou ne choisit pas l'image qu'il souhaite donner de lui-même et du monde.
Pour moi le corps mis en scène, théâtralisé par l'espace vide et clos du tableau, est l'image qui me permet d'exprimer avec violence et de la façon la plus directe, les sentiments et les désirs conscients et inconscients qui m'habitent et que je ne saurais traduire autrement que par ces images. Images que je laisse à d'autres le soin d'interpréter entre l'érotisme, l'obscène, la pornographie, mais aussi la tendresse, la pitié et le sacré.
Ces corps que je peins, je les caresse et je les travaille, jusqu'au moment où je suis fasciné moi-même par leur présence sur la toile, présence que toute la beauté de la peinture doit concourir à porter à son maximum d'efficacité.
Et j'ai conscience qu'il y a derrière ma démarche d'aujourd'hui, derrière cette fascination du corps nu, vingt siècles - et bien plus - de peinture, surtout religieuse. Vingt siècles de Christs morts, de martyrs torturés, de révolutions sanglantes, de massacres, de rêves brisés, et que c'est bien dans le corps, dans la chair que finalement s'écrit l'histoire des hommes et peut-être même l'histoire de l'art.
Jean Rustin
Ils en parlent
Le négatif du monde
Pourquoi faut-il que ces peintures de Rustin fassent penser à Artaud ?
Ville-Evrard, Rodez, les lits aux montants de métal, leurs sangles, les murs gris : impossible de se défaire de ces références. Les internés, assis, debout, ont leurs blouses bleues ou brunes, dont certains se débarrassent dans un accès d’exhibitionnisme sans espoir, désir de désir qui ne peut en rencontrer, qui ne peut en susciter aucun.
Pauvres provocations. Ils ont le visage brouillé par l’excès d’expression, par des grimaces, par le trouble de leurs pensées et de leurs sentiments, par une angoisse peut-être. Ils regardent devant eux, mais on ne saurait assurer qu’ils voient le monde. Du reste que verraient-ils ? Les cellules, les cours, les gardiens. Il suffit d’être entré une seule fois dans un asile pour savoir que, dans ces lieux, la vérité négative de notre monde est à nu.
Contre le mouvement permanent et son éloge quotidien, l’immobilité. Contre la production et son culte, l’inaction recherchée ou subie. Contre la langue commune, le mutisme ou des langages inventés – charabiés selon le mot d’Artaud.
De cette négation, les sociétés s’arrangent comme elles peuvent, en prétendant soigner, en enfermant le plus souvent, en éliminant dans le pire des cas. Dans les périodes soutenues par une foi ou une raison collectives, elles oublient assez bien leurs fous. Dans les temps de doute et d’inquiétude, il leur est plus difficile de faire comme s’ils n’existaient pas. Depuis à peu près un siècle, la civilisation occidentale est dans cette situation. Il serait à peine excessif de suggérer qu’elle vit avec, plus ou moins enfouie sous la surface, l’obsession de la folie, parce que celle-ci – et peu importe par quelle pathologie elle est définie- dément tout ce que les bonnes paroles officielles, les pieux discours et les morales officielles promettent ou exigent de chacun. Prinzhorn, Freud, Binswanger, Foucault, Deleuze.
Cette obsession habite l’art comme tous les autres « secteurs d’activité » – terminologie d’époque. La distinction rassurante entre l’art des « fous » et celui des artistes qui seraient sains d’esprit a perdu toute efficacité depuis qu’il est avéré qu’il y a plus à apprendre du premier que du second. Mais, pour Rustin, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il n’est pas du côté de l’art « brut » ou asilaire, de Soutter ou de Wölfli. Sa maîtrise de la peinture comme instrument est complète et telle qu’elle en devient transparente.
Essayons d’une image : la peinture est pour lui comme un liquide invisible, tel que, plongées en lui, les états nerveux et mentaux deviennent aussitôt visibles, comme un papier impressionné plongé dans le révélateur. Comme cette opération est-elle possible, comment cette visualisation s’accomplit-elle, on doit s’avouer incapable de l’expliquer suffisamment.
Mais les peintures sont là, d’un coup, immédiates, pressantes. Impitoyables et irréfutables. Le négatif du monde se montre au grand jour.
Combien y a-t-il d’œuvres, aujourd’hui, dont on puisse en dire autant ?
Philippe Dagen
Sans titre n°16 - Ref : 267 
2005, Acrylique on canvas, 33 x 24 cm.
Nous contacter à propos de cette oeuvre